Grand méchant de comic book par excellence, le personnage du Joker a permis de révéler d’immenses talents d’acteurs sur grand écran. Exception faite du Joker de Jared Leto, ces trente dernières années ont ainsi vu se succéder des génies tels que Jack Nicholson, le regretté Heith Ledger, ou encore Mark Hamill dans les versions animées et vidéoludiques du personnage. En révélant la mise en chantier, en 2017, d’un film dédié au Joker, les studios Warner ont suscité beaucoup de curiosité de la part des spectateurs. Alors lancé dans la construction de son univers cinématographique avec Batman v. Superman et Justice League, Warner faisait ici le choix incongru de pondre un film hors-continuité, laissant ainsi toute liberté artistique aux cinéastes impliqués dans le projet. Efforts payants ou simple effet d’esbroufe ? La réponse dans cette critique ! 

Joker : de quoi ça parle ?

Joker raconte la longue descente aux enfers du personnage d’Arthur Fleck, quadragénaire dépressif vivant à Gotham City, une ville rongée par la violence. Fasciné par le monde du spectacle, Arthur Fleck tente de se construire une carrière en tant que clown et acteur de stand-up.

Un soir, alors qu’il rentre d’une journée difficile dans son costume bariolé, il se fait agresser par trois jeunes traders dans le métro. Face à la violence des coups, Arthur réplique et commet un triple homicide. Tout d’abord traumatisé par son geste, Arthur comprend vite la résonance de son acte dans la grogne populaire qui ronge la ville de Gotham. Il épouse alors cette figure de clown justicier, jusqu’à se transformer en dangereux psychopathe.

Joker de Joachin Phoenix

Un film compliqué à digérer…

Joker est l’un des films les plus difficiles à analyser de cette année 2019. L’abattage médiatique dont il a fait l’objet, couplé au Lion d’or qu’il a remporté à la Mostra de Venise, oblige le cinéphile que je suis à prendre du recul avant de coucher ces quelques lignes sur mon blog.

Le propos du film et son exécution sont tellement à contre-courant du cinéma de divertissement actuel (dominé par les films de super-héros) qu’ils demandent un certain temps afin d’être digérés.

Faisant partie des premiers spectateurs à l’avoir découvert en salle, je me suis pris le film comme un uppercut dans le ventre. Tout d’abord incapable de trouver le moindre défaut au film, j’ai dû laisser le film mûrir dans mon esprit afin d’en comprendre le sens, sa force, mais aussi ses travers. Car oui, le film n’est pas exempt de défauts et si les siens sont rares, ils restent assez criants pour laisser le spectateur lambda, comme le cinéphile exigent, de côté.

Joker danse dans le film de Todd Philips

Une mise en scène et une interprétation au diapason !

Commençons d’abord par les qualités du film, et s’il y en a une qui saute aux yeux, c’est bien sa photographie. On entend un peu partout que Todd Phillips est un réalisateur médiocre, cantonné à des comédies potaches à la réalisation de bas étage, mais force est de constater que derrière l’amuseur public se cachait un véritable esthète. Très attaché à retranscrire sa vision d’un Gotham City crasseux et violent, le réalisateur s’est associé à son directeur photo et ami Lawrence Sher. En découle une photographie très soignée et un soin du cadre inédit dans la filmographie du réalisateur.

Couplée à la musique de la compositrice islandaise Hildur Guðnadóttir, la mise en scène s’attache à retranscrire la descente aux enfers du personnage d’Arthur Fleck et l’éclosion de sa folie meurtrière.

Là où le film met la majorité des spectateurs d’accords, c’est sur la qualité de l’interprétation de Joaquin Phoenix. Un choix de casting évident tant l’acteur offre une palette de jeu variée, capable de camper les plus incroyables salauds (Gladiator de Ridley Scott), mais aussi les vrais gentils (Her de Spike Jonze). Phoenix arrive ainsi à insuffler sa propre vision du personnage, loin du génie du crime à la Nicholson ou du terroriste anarchiste de Ledger. 

Le Joker de ce film est ainsi plus proche de la figure du clown triste ; un acteur raté devenant accidentellement l’icône d’une société malade en quête de révolte.

L’ambiguïté de Joker, résumé en une seule scène !

A mes yeux, toute la force du film se résume en une scène : le meurtre de Randall dans l’appartement d’Arthur. Inéluctable, mais non moins traumatisante, cette scène traduit à elle seule l’esprit du personnage du Joker : imprégné de violence, mais aussi foncièrement drôle. Le gag du loquet conclut une séquence traumatisante par un rire mêlé de nervosité, un sentiment de malaise palpable qui restera gravé dans ma mémoire de cinéphile. 

Joker scène de l'ascenceur

Un scénario fort… mais sans surprise…

En inscrivant la naissance du Joker dans le contexte des crises sociales des années 1980, Todd Phillips et son scénariste Scott Silver menaient une double croisade : rendre hommage au cinéma de Martin Scorsese, mais aussi faire écho aux mouvements sociaux actuels tels que le Brexit ou les Gilets Jaunes.

Le problème de cette double note d’intention est qu’elle bride l’ambition politique du film qui aurait gagné à se dérouler à notre époque. En situant l’action au tout début des années 1980, le film crée une distance avec le quotidien du spectateur et seuls les plus attentifs (ou les plus politisés) percevront ce parallèle entre les crises de Gotham montrées dans le film et les crises sociales actuelles.

Ce souci d’hommage au cinéma de Martin Scorsese pose également un problème scénaristique de taille : le film n’est jamais surprenant. Au contraire, certains hommages sont tellement appuyés que l’on pourrait même reprocher au film d’être un décalque complet de la trame de Taxi Driver et de La Valse des Pantins.

Le film s’offre même le luxe d’un discours nihiliste à la Fight Club, ainsi qu’un twist qui, s’il a marché sur moi et me poussera certainement à le revoir, rattache Joker à tout un pan du cinéma adolescent des années 2000.

Joker peut ainsi être résumé en un gros melting-pot d’influences réunies pour servir le portrait d’un bad guy emblématique de la culture populaire.

Pour conclure, je recommande tout de même grandement le visionnage de ce Joker à la sauce Todd Phillips. Le film reste un excellent thriller dramatique porté par une interprétation impeccable et une réalisation léchée. Reste le problème de la réception du film et de ces ambitions / conséquences politiques car s’il peut apparaître complaisant avec la violence de son personnage et des causes qu’il véhicule, il n’en reste pas moins un formidable vecteur de débats, comme en témoigne les avis divergents qu’il suscite, tant dans les grands médias que sur internet.